Avant c'était l'autorité de la pusillanimité que je combattais, celle qui me disait "mais non, tu ne peux pas tout avoir de cet auteur, faut pas". Je n'ai jamais aimé me modérer quand l'intensité de la passion artistique me pousse en avant, il faut sans cesse que celle-ci m'exhorte à creuser plus profondément pour saisir tout son sel, à aller toujours plus loin dans ma compréhension de l'Oeuvre. Cette exhortation s'est donc bien entendu transformée en devoir, qui est bien entendu devenu une autorité personnelle, berk. Et comme toute autorité j'ai lutté contre et je m'en suis émancipé.

Maintenant je n'achète que de ce dont j'ai vraiment envie, au p'tit bonheur la chance, dans une relation sereine à ceux qui me nourrissent l'esprit. "Toi j'aime bien te lire mais c'est pas grave si je connais pas ce livre-là de toi, je connais déjà tous ceux-là et ça me suffit, les autres on verra plus tard quand l'occasion se présentera, ou on verra jamais si elle ne se présente jamais, surtout que j'en ai pas vraiment besoin voire pas du tout, car j'ai des choses beaucoup mieux dans ma vie désormais". Se rendre compte qu'avoir tout l'art du monde c'est non seulement impossible mais surtout inutile : c'est tout à fait ça le bonheur. Demain j'espère qu'il restera ce livre que j'avais repéré la semaine dernière chez ce bouquiniste, mais s'il n'est plus là c'est pas grave, je serai toujours Lucas Taïeb.

(Bon mais en attendant faut que j'assume ce passé de collectionneur en m'occupant de tous les livres que j'ai encore sur les bras. Vous l'aurez compris : le déménagement est le remède définitif pour renoncer à l'idée de tout posséder.)