Je ne peux plus dessiner à un bureau, c'est trop d'autorité. Maintenant je me mets tranquillou sur mon beau fauteuil confortable et je mets la feuille sur mes genoux, avec une pochette cartonnée dessous. C'est peut-être parce que je vais avoir de plus en plus de contraintes matérielles dans ma vie. Alors je ne veux pas que même l'art soit une aire de contraintes, je veux pouvoir y exprimer pleinement ma liberté. Maintenant ça me paraît ridicule et même pitoyable de se mettre à un bureau pour oeuvrer, comment ils font les gens ? "Gna gna gna, je m'assois sur une chaise et je suis attablé à une table et j'ai le dos tout courbé et je dessine comme un con avec de la musique en fond et je ne peux même pas bouger vu que je suis occupé à dessiner", mais quelle stupidité de petit enfant sage !

Dans Corr&spondance (L'Association/Périscopages), Christian Rosset et J-C Menu discutent de la notion de corps dans la bande dessinée. Le premier essaie de faire dire des choses fortes au second, mais le second avoue que chez lui le corps est en sommeil quand il oeuvre, afin que le cerveau et la main puissent se mettre tout entier dans la page. Ce qui est en totale opposition avec la pratique du poète danseur Baudoin, édité par le même Menu. Personnellement j'ai toujours recherché la liberté et l'intensité, vous commencez à le savoir, et il m'a toujours semblé que pour cela le corps ne devait jamais se contraindre pendant l'acte créatif, sinon c'est de la censure insincère. Si j'ai envie de sauter partout parce qu'en dessinant j'écoute une musique qui me donne envie de sauter partout, eh ben je dois sauter partout, et si ça influence mon dessin c'est tant mieux, ce sera plus vrai. C'est ce que j'ai toujours fait depuis le lycée. Et dire qu'à l'époque je ne jurais que par Menu, je voyais en lui la vraie fougue déglinguée du trait, alors que Baudoin me semblait être un ringard académique. Aujourd'hui je réalise mon erreur : pour une fois la modernité et la liberté sont du côté de celui qui peint la nature éternelle, pas de celui qui fait des visages exacerbés, comme quoi !

Bon, aujourd'hui je m'autorise enfin le fauteuil mais c'est pas fini, faut que j'aille encore plus loin : plus tard je créerai debout, c'est dit. Edmond, j'arrive ! C'est toi qui as raison. Faut pas rester scotché, ça fait trop pitié.